SAINT-JUST (L.)


SAINT-JUST (L.)
SAINT-JUST (L.)

Archange de la Terreur ou galopin sanglant? Théoricien lucide de la Révolution ou ridicule auteur d’un laborieux pastiche de Rousseau? Dernier Spartiate épris de justice sociale ou prêtre fanatique d’un culte de mort? «Un monstre, écrit Mignet, mais peigné.» «Une lampe dans un tombeau», ajoute Barrès. «Sur un piédestal de définitions, il dresse l’indéfinissable», conclut Malraux. Tel apparaît Saint-Just, figure pleine de contradictions élevée au niveau du mythe. Plus encore que Robespierre, il personnifie en effet la Terreur. Sa carrière n’épouse-t-elle pas exactement la phase la plus sanglante de la Révolution, et ses discours à la Convention n’exaltent-ils pas la mystique de la guillotine? Mais l’admiration se mêle à l’horreur dans la fascination qu’exerce Saint-Just. À l’origine de cette transfiguration, la jeunesse du héros qui meurt sur l’échafaud à vingt-sept ans et la brièveté fulgurante d’une carrière politique de deux ans, le temps nécessaire pour sauver la République de ses périls intérieurs et extérieurs.

La formation

Fils d’un cultivateur quinquagénaire qui fut chevalier de Saint-Louis en récompense de ses services dans l’armée, Louis Antoine Léon Saint-Just, né le 25 août 1767, à Decize, doit peut-être à cette ascendance les talents militaires qu’il révéla dans ses missions. De ses études chez les oratoriens de Soissons il conserva une prédilection pour les Romains. Sa haine de l’Ancien Régime vient probablement de la lettre de cachet qu’aurait fait lancer contre lui sa mère après qu’il lui eut dérobé quelques bijoux et objets précieux. Est-ce à l’école de droit de Reims, où furent également étudiants Brissot et Danton, qu’il prit le goût de méditer sur «la science du gouvernement et les droits du peuple»? Passons sous silence le poème érotique, L’Organt , qui n’ajoute rien à la gloire de Saint-Just. Ce ne sont que fornication avec des ânes, «courtisanes tannées» et nonnes violées, sans déplaisir de leur part, si l’on en croit l’une d’elles: «Mais qu’il est triste, hélas, de se confondre avec quelqu’un qu’on ne saurait aimer, de se sentir à regret enflammer et malgré soi brûler et lui répondre.» En 1789, après un séjour à Paris où il a assisté aux débuts de la Révolution, il quitte la capitale pour Blérancourt, en Picardie, où sa famille s’était installée en 1777. Il s’y taille bientôt la réputation d’un révolutionnaire exalté: il est lieutenant-colonel de la garde nationale en juillet 1789, participe à la fête de la Fédération l’année suivante, escorte la voiture du roi au retour de Varennes, et se lie avec Robespierre. Élu en septembre 1791 à l’Assemblée législative, il ne peut y siéger en raison de sa jeunesse. Un an plus tard, il a enfin l’âge requis, et le collège électoral de Soissons l’envoie à la Convention.

Le Montagnard

À la Convention, Saint-Just s’impose comme l’un des principaux orateurs de la Montagne dès le procès de Louis XVI. «On ne peut point régner innocemment, affirme-t-il, le 13 novembre 1792. Tout roi est un rebelle et un usurpateur.» Il joue un rôle important dans la rédaction de la Constitution de 1793 et dans la lutte qui oppose les Montagnards aux Girondins. Entré au Comité de salut public, il devient le porte-parole de ses collègues devant la Convention. Il présente ainsi plusieurs rapports: sur les Girondins, sur le gouvernement révolutionnaire, sur les Anglais, sur la confiscation des biens des suspects et sur l’exécution de cette mesure, sur l’arrestation d’Hérault de Séchelles, sur Danton, sur la police générale... Affectant de se tenir au-dessus des factions pour rester sur le plan des idées, il présente l’apologie du gouvernement révolutionnaire qui s’organise au lendemain de la chute de la Gironde: «Il est impossible que les lois révolutionnaires soient exécutées si le gouvernement lui-même n’est constitué révolutionnairement.» Le danger qui menace la Révolution aux yeux de Saint-Just tient à la paralysie qu’engendre le développement excessif des administrations. Selon le célèbre discours du 10 octobre 1793, la pesanteur bureaucratique entrave l’action de la République. «Les lois sont révolutionnaires; ceux qui les exécutent ne le sont pas.» C’est diagnostiquer l’un des maux dont vont souffrir toutes les révolutions du XXe siècle.

Ce gouvernement révolutionnaire doit se fonder sur la Terreur. «Il faut placer partout le glaive à côté de l’abus, en sorte que tout soit libre dans la République, excepté ceux qui conjurent contre elle et qui gouvernent mal.» Saint-Just s’oppose ainsi aux Indulgents, Danton et Desmoulins, qui veulent la fin des exécutions. Sur le plan social, il réclame la distribution gratuite des biens nationaux aux indigents pour les attacher à la Révolution.

Les missions

C’est dans ses missions aux armées que Saint-Just révèle le mieux l’originalité de sa personnalité. La Révolution n’était pas seulement menacée de l’intérieur par les royalistes et les fédéralistes, mais devait affronter une coalition européenne. Du 16 octobre 1793 au 4 janvier 1794, Saint-Just est à l’armée du Rhin. Il y rétablit la discipline, nomme un nouveau commandant en chef, refuse toute négociation avec l’Autriche, prend Bitche et délivre Landau.

Il repart en mission pour le Nord à la fin du mois de janvier et revient à Paris le 9 février. Nouvelle mission à l’armée du Nord le 28 avril pour y dégager la frontière menacée. Saint-Just bouscule les plans des généraux et s’impose aux soldats par son courage. La seule stratégie qu’il connaisse est l’offensive. Les Autrichiens sont battus à Courtrai et écrasés à Fleurus. La frontière du Nord est sauvée.

Le théoricien politique

Le théoricien politique n’a pas été à la hauteur de l’homme d’action. La lecture des Institutions républicaines est affligeante. Il s’agit de fragments publiés après sa mort et où il définit, dans un style ridiculement emphatique, la cité idéale. Que dire d’une œuvre où l’auteur s’attendrit sur le sort des vieillards astreints au port d’une écharpe blanche, réclame l’institution d’un régime végétarien pour les enfants et explique, en des préceptes bien éloignés de ceux de Sade ou de Laclos, ses contemporains, l’art de conquérir les femmes? Sa définition de l’homme révolutionnaire? «Il est sensé, frugal, simple, policé sans fadeur.» Sa morale? «Celui qui ne croit pas à l’amitié ou qui n’a point d’ami doit être banni.» Nouvelles extravagances sur le mariage: «Ceux qui s’aiment ne s’unissent point par un contrat, mais par tendresse; l’acte de leur union constate que leurs biens sont mis en commun sans aucune clause.» Mais «les époux qui n’ont point eu d’enfants pendant les sept premières années de leur union, et qui n’en ont point adopté, sont séparés par la loi». Les filles ne pourront paraître en public sans leurs parents «tant qu’elles seront adolescentes et vierges». Quelles sont les occupations des citoyens? «La main de l’homme n’est faite que pour la terre et pour les armes.» Tout autre métier est répudié. Cet univers fondé sur la vertu, peuplé de vieillards, de guerriers et de laboureurs, qui refuse d’admettre les réalités d’un monde moderne en train de naître, n’est qu’une bien pâle copie des républiques idéales de Platon, de Morus ou de Rousseau. Saint-Just a-t-il eu conscience de son irréalisme? Il note: «Le jour où je me serai convaincu qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles et inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai.»

La mort

La fin de Saint-Just reste une énigme pour l’historien, et sans doute a-t-elle largement contribué à la formation du mythe. Mis dans l’impossibilité, le 9 thermidor, de lire le discours qu’il avait préparé («Je ne suis d’aucune faction: je les combattrai toutes...» Il n’ira guère plus loin), il assiste impassible à l’offensive des Conventionnels de la Montagne et de la Plaine contre Robespierre et se laisse arrêter sans résistance. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, lorsque les membres de la Commune de Paris insurgée contre la Convention viennent le libérer, il refuse d’abord cette délivrance. À l’Hôtel de Ville, il semble frappé d’atonie. «Oui, c’est moi, ironise-t-il, le dominateur de la France, le nouveau Cromwell», mais il n’agit pas. Usure nerveuse? Fatalisme? Lassitude devant les rivalités incessantes au sein du Comité de salut public (un conflit l’aurait même opposé à Robespierre)? Saint-Just emporte son secret sur l’échafaud le 28 juillet 1794. Quelques jours auparavant, il avait écrit: «Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière! Mais je défie qu’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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